Bedous café-philo

Le Café-philo de Bedous du mois de novembre s'est tenu samedi 26 à 18h au Café-librairie L'Escala (clic) en vallée d'Aspe. L'association Métaphores est heureuse (clic) de soutenir cette remarquable initiative en Pyrénées et de la compter désormais parmi ses activités. Le sujet proposé fut : 

"Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.” La Rochefoucauld 

L’homme est cet animal qui sait qu’il va mourir et la mort est cet indépassable auquel tous, nous nous heurtons. Ainsi, cette conscience de notre condition ferait de nous des êtres à part : “Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue parce qu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien”(B.Pascal).

 Cependant, tout en étant naturelle, universelle, toujours la mort (la nôtre) nous semble lointaine : ce sont les autres qui meurent en nous rappelant que nous allons, nous aussi mourir et à la certitude de mourir s’oppose l’incertitude de l’évènement. Sauf à en décider, elle procède de l’imprévisible (cf V.Yankélévitch : “elle est inclassable (....) sans rapport avec les autres évènements qui tous s’inscrivent dans le temps”). Est-ce alors ce qui fait que nous ne pouvons-pas la regarder fixement ? Est-elle comme cet astre qui nous aveugle, nous éblouit au point que sitôt aperçue, il nous faille nous en détourner ?

 Nous constatons que toutes les cultures ne la voient pas de la même façon, de même que tous les âges. Mais, se penser mort et être mort, ce n’est pas la même chose et d’entrée de jeu, il apparait que si on ne peut la regarder, c’est qu’il n’y a rien à voir : elle est le vide, le trou noir, l’inconnu. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il la regarder en face ? Passer sa vie à regarder sa mort est impossible et équivaudrait à ne pas vivre. Ou encore, se dire que tout ce qui existe là n’existera plus. Elle se dit donc comme un renoncement, une acceptation de la disparition qui semble difficile.

 Nous ne pourrions la regarder parce qu’elle nous fait peur et plus que notre mort, c’est celle des autres avec l’expérience de l’absence qui semble nous faire souffrir (même si pour ceux qui restent, la personne continue à vivre). Mais, n’est-ce pas aussi parce qu’elle est une piqure de rappel, une confrontation au réel qui nous oblige à la regarder en face ? Cela nous confronterait à cette difficile réalité qui est que donner la vie, c’est aussi donner la mort .

 La réflexion s’engage alors sur la peur de la mort, parce que nous ne la contrôlons pas, ce qui expliquerait que nous ne puissions la regarder fixement. D’ailleurs, les jeux d’enfants qui jouent à être mort n’ont-ils pas fonction de leur faire affronter leur peur de la mort ; ou comme dans ‘Jeux interdits” qui montre des enfants jouant aux adultes, à la puissance (“je te tue”), au contrôle de la mort. Nous nous interrogeons alors sur les personnes qui se mettent en danger, comme si elle ne se sentaient vivantes que à ce moment-là, sur l’adolescence, âge qui invite à tester sa puissance.

N’est-ce pas parfois suscité par le manque d’intensité de nos sociétés, le vide qu’elles offrent, le fait qu’il n’y ait plus de rites initiatiques ? Mais alors, cette impossibilité de regarder la mort en face n’est-elle pas accentuée par les avancées techniques et scientifiques ?

Dans des temps plus anciens, on voyait les gens mourir, on tuait les bêtes pour se nourrir. Aujourd’hui, les gens ne meurent plus chez eux et la mort est dématérialisée, virtuelle (écrans). De même, la science a aseptisé la vie et on cache la mort, on la délègue à des professionnels. Comment ne peut-on mourir quand on le décide en cas de grave maladie ?

Enfin, nous planifions tout et vivons toujours dans l’anticipation, nous perdons en intensité et peut-être que la peur de la mort dépend de la relation que nous entretenons avec l’existence. Plus la vie sera vide, plus la peur de la mort sera présente. Il faudrait aider les hommes à construire leur vie, à remplir et vivre pleinement l’instant présent. Les accidents de la vie (maladie,coma) peuvent ouvrir sur un autre rapport à l’existence, un sens aigu de la responsabilité (afin de ne pas regretter), se rendre compte que nous ne sommes pas là pour rien afin d’être davantage dans le présent que dans l’espérance. C’est d’ailleurs cette espérance qui pourrait empêcher de la regarder fixement, d ‘interroger sereinement le sens de son existence, qui ferait qu’on peut du coup ne pas vivre sans même s’en rendre compte et nous fait être des morts-vivants. Il faudrait donc tenter de la regarder pour redéfinir sa vie, se hâter de vivre. En ce sens, la mort ne serait pas à considérer comme une fin ; elle est un miroir.

Pour Métaphores, Véronique Barrail