Café-philo

Le Café-philo s'est tenu mardi 08 décembre 2015 à 18h45 au café associatif La Coulée douce (Cité des Pyrénées - rue berlioz - PAU). Cinq sujets ont été proposés. Le petit groupe présent a voté pour le thème du mensonge qui a donné lieu à des échanges de bien belle qualité dont voici un compte rendu général :

Résumé de la soirée:

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1) Nous sommes partis de la formule de Montaigne : "En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par nos paroles." Le mensonge est ordinairement condamné par la morale car il constitue une grave menace pour la vie sociale comme pour le rapport à autrui. Mentir, c'est dire, selon la définition, ce que l'on sait être faux dans l'intention de tromper l'autre. Le mensonge est donc volontaire et, de ce point de vue, ne peut être que conscient. Kant nous rappelle à un devoir de vérité fondé sur le fait de ne jamais considérer la personne d'autrui comme un moyen mais toujours comme une fin en soi. Or, le mensonge instrumentalise l'autre à des fins économiques personnelles même si il est aisé d'invoquer l'argument de la protection d'autrui. On comprend pourquoi la condamnation morale et juridique du mensonge est habituellement prononcée. Il ruinerait l'humanité en l'homme et d'ailleurs quelle justice, quelles relations seraient encore envisageables si chacun se permettait de tromper son prochain sans vergogne ?

2) Cette première thèse doit pourtant être interrogée et le groupe présent hésite entre une perspective sociale (donc générale) et une autre plus restreinte liée à la relation à l'autre dans le cadre de rapports privilégiés comme l'amitié. Peut-on réellement se dire toujours la vérité ? Peut-on faire l'économie du mensonge ? Nous constatons assez vite qu'un devoir permanent de vérité produirait des effets catastrophiques et qu'à dire la vérité à tous, chacun de nous serait immanquablement conduit à se fâcher avec tout le monde. Aussi, le mensonge peut-il devenir un auxiliaire de la vie sociale et même un moyen de se préserver soi-même comme de préserver autrui. Cela nous amène à interroger la confrontation à la vérité dans des temporalités distinctes. Ce qui nous paraît vrai aujourd'hui peut nous sembler complètement faux demain - argument sceptique par excellence qui nous rappelle avec Démocrite puis Pyrrhon que "le miel est doux pour l'un, amer pour l'autre" et qu'au fond, la vérité est peut-être ce qui se dérobe toujours. Pourquoi dans ce cas, risquer de blesser quelqu'un si les choses changent toujours et si ce qu'on prend pour la vérité se trouve absorbé dans "la branloire pérenne" ?

3) Le mensonge pourrait alors se penser comme un moyen nécessaire à la vie en société comme à la vie politique. Machiavel est convoqué pour rappeler que l'efficacité politique du Prince ne saurait se passer du mensonge et l'auteur du texte éponyme de considérer avec raison que tous les hommes en usent et en abusent sans vergogne, pour se tirer d'affaire. Pourquoi tenir sa parole au milieu de tant d'hommes qui ne la tiennent pas ? se demande Machiavel ?C'est que l'homme politique ne se distingue pas par nature du commun mais par degrés, élevant le mentir au niveau d'un art, d'une technê, d'un savoir faire. Alors que les gens ordinaires mentent spontanément pour faire face aux difficultés, le prince, lui sait mentir sitôt que les circonstances l'exigent. Et cela est toujours bon si la stabilité du corps politique est garantie. On le voit, le mensonge est un dire plus ou moins performatif qui nous rappelle que nous évoluons dans des jeux de langage, dans le système symbolique conditionnant une part considérable de la subjectivité.

 4) Un curieux renversement s'opère alors. La question n'est plus tout à fait "pourquoi mentir" ou "faut-il ne pas mentir ?" mais "comment ne pas mentir ? Ne saurions-nous pas condamnés au mensonge du seul fait qu'en parlant, en évoluant dans la langue commune qui reste une institution, nous nous tenons subjectivement à l'écart de notre vitalité cachée, de nos pulsions, de cette part irréductible et ensauvagée qu'aucun langage ne peut adéquatement saisir ? Contraints d'entrer dans le jeu social et de se domestiquer, le sujet serait alors sommé de se plier aux coutumes et conventions qui définissent le registre même des valeurs contre cette part indocile et inéducable de la subjectivité. Chacun de nous, dans un forçage social ou comme dit Kant, au terme "d'un accord pathologiquement extorqué", s'accommoderait d'une somme de compromis voire de compromissions inavouables avec cette part singulière et refoulée qui ne peut jamais être dite ouvertement. La vérité serait alors d'autant plus promue socialement qu'elle ferait l'objet d'une haine secrète en direction de ce qui est "maudit" en soi, à jamais "mal-dit". Pire, ne sachant définir positivement la vérité ou plutôt la refoulant dans le non-dit, le social ferait de la convention commune et des normes qui l'accompagnent les critères décisifs du vrai, non pas sur le plan épistémologique, mais sur le plan moral du jugement comme de l'action. Dire la vérité reviendrait alors à se soumettre purement et simplement au dogme social et à ses impératifs, à pratiquer sans cesse un double jeu consistant à se trahir en permanence mais tous ensemble -collectivement, tout en cultivant une bonne conscience. Voir sur ce point les belles maximes de La Rochefoucauld.

5) Faut-il alors renoncer à toute forme d'authenticité relationnelle ? Nous abordons en fin de soirée le paradoxe d'une "relation de vérité" déployée non plus dans le registre de la signification ou du dire mais dans une forme de retrait qui laisse une place centrale au silence partagé, à des formes de congruences intersubjectives gravitant autour de quelque chose qui reste incommunicable et qui est de l'ordre d'une intensité qualitative. Plusieurs expériences personnelles sont ici convoquées pour faire valoir ce registre quasi alchimique de la relation à l'autre comme à soi même : méditation, marche silencieuse, discussion désintéressée, contemplation etc. Reconnaître cette part inaudible et la faire vivre avec d'autres, dans des formes créatives et actives, sont des manières subtiles de donner à la vérité un contenu et une forme affranchis de la tyrannie du sens et du mensonge qui l'accompagne ordinairement.

 

Pour Métaphores, DK