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Le café-philo s'est tenu mardi 13 octobre 2015 au café associatif La Coulée douce, Cité des Pyrénées à Pau. Dix sujets ont été proposés. Le groupe a voté à la majorité pour la question suivante : 

La méchanceté peut-elle être une valeur ?  

      1)   Question préalable : qu’est-ce qu’une valeur ? Ce qui donne du prix à un comportement, une action, une prestation, une idée. Mais il faut distinguer entre une valeur qui se mesure, comme une performance technique, ou un placement boursier, et ce qui ne se mesure pas vraiment, comme une valeur morale. La valeur est-elle une fin à laquelle il importe de rapporter la conduite, ou bien la valeur qualifie-t-elle les moyens utilisés ?  Ou les deux, moyens et fins, unis dans une même logique ? 

      2)   La méchanceté ne semble pas, à première vue, présenter de valeur. C'est bien ce qui fait le caractère polémique de la question pour ne pas dire subversif. Etre méchant c’est nuire à quelqu’un, exercer une volonté d‘emprise ou de domination, blesser en maniant l’ironie, le sarcasme ou la satire. Elle peut être l’expression d’une pulsion sadique et destructive. On comprend pourquoi la méchanceté est spontanément condamnée, jugée par nature, immorale. 

      3) Ce présupposé peut-il résister à l'analyse ? N'y a-t-il pas un bon usage de la méchanceté pour ne pas dire une nécessité de la méchanceté ? En effet, lorsqu’elle est maniée consciemment et intelligemment elle peut contribuer puissamment à sortir du convenu, à dénoncer le consensus mou, ou la bêtise. Il y a une méchanceté philosophique dans La Rouchefoucauld, Schopenhauer ou Nietzsche, par exemple, pleinement revendiquée comme machine de guerre contre les illusions, les chimères idéalistes, ou la bien-pensance commune. Dès lors, on pourrait parler d’une éthique de la méchanceté, à condition que le moyen utilisé se soumette à une fin, comme le gain de connaissance, la vérité ou peut-être aussi la stabilité politique et la concorde.

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     4) Le groupe a abordé ce dernier point en distinguant une méchanceté brute, spontanée, liée aux passions immédiates et l'usage d'une méchanceté construite faisant l'objet d'un calcul politique, d'un savoir faire, d'un art au sens de la "technè" comme en parle par exemple Machiavel. Au désir brut d'être méchant, le Prince opposera la "virtù", un "savoir être méchant" lorsque les circonstances l'exigent, un savant calcul mêlant cruauté implacable et sens de l'anticipation pour déminer le terrain politique, neutraliser la dissidence, anéantir les risques de désordre social. Le domaine moral est ici rabattu sur le plan exclusif de la pratique et des moyens. Comme le note Machiavel dans son Discours, à propos de l'usage de la cruauté du politique : "si le fait l'accuse, le résultat l'excuse." De l'immoralité supposée de la méchanceté, on bascule dans l'amoralité, dans le fait de raisonner hors du paradigme dominant, celui des valeurs morales qui servent à d'autres fins.

    5) Nous notons au passage que la gentillesse érigée en valeur est profondément ennuyeuse voire insupportable. La littérature, le cinéma ne valent que par la méchanceté, la sournoiserie, la perfidie et le machiavélisme des personnages mis en scène. Que vaudrait un film plein de bons sentiments et de gentillesse exclusive, éradiquant magiquement tous les travers humains ? Peut-être, est-ce parce que l'homme est susceptible d'actes méchants qu'il en devient intéressant. En filigrane, c'est bien la critique de la morale et des valeurs qui se profile. Nous pouvons alors effectuer un renversement : révéler la "méchanceté de la valeur", son inhumanité, son impossibilité, son intentionnalité agressive lorsqu'elle érige des idéaux pour mieux culpabiliser, réifier les conduites (le méchant et l'homme de bien) selon les normes de bien et de mal. Spinoza l'a bien compris, lui qui pensera les attitudes humaines sous l'angle du bon et du mauvais et non plus sous l'angle mortifère et désastreux du bien et du mal. La valeur devient ici une intensité productrice d'effets et non une idée en soi suspendue dans l'idéal.

    6) Nous notons alors que la méchanceté n'est pas plus un concept qu'elle existerait en soi. Elle se comprend comme quelque chose qui se passe dans le cadre des relations interpersonnelles et qui interroge le pouvoir s'exerçant dans tout type de relation. Sans doute relève-t-elle d'abord de l'interprétation subjective déterminée par un certain usage de la force visant à limiter voire à réduire la puissance d'agir de l'autre, d'où la difficulté pour la circonscrire et l'identifier. Une punition infligée à un enfant, à un élève, à un justiciable peut-elle être méchante et l'institution, peut-elle l'être aussi ? Si le terme "méchanceté" paraît ici impropre, si l'intention d'une institution n'est pas d'être méchante, il n'est pas exclu qu'elle soit pourtant perçue comme cela, comme une atteinte à une puissance naturelle singulière rétive à toute forme de pouvoir et d'autorité.

   7) La méchanceté a des origines pulsionnelles évidentes, elle s’inscrit dans « la nature » comme moyen de défense, agressivité fondamentale repérée par Freud à travers la "pulsion de mort", et à ce titre nous l’avons en nous comme une virtualité qui peut être renforcée ou brimée par l’environnement. Sans doute ne disparaît elle jamais complètement, à moins de supposer un refoulement extra-ordinaire. On pourrait conclure que si la méchanceté n’a pas de valeur en soi, elle en conserve une comme moyen au service d’une fin, soit comme arme d’autoconservation, que l’on utilise à défaut de mieux, soit comme méthode de désacralisation des idéaux frelatés et des opinions creuses.

 Pour Métaphores, GK et DK